Thème 5 - archéologie funéraire
 
 
Responsable :
 
Emilie Portat, eportat@gmail.com 
 
    L’archéologie funéraire, encore nommée anthropologie de terrain, archéo-anthropologie, bio-archéologie, ou plus justement archéo-thanatologie, s’entendra ici dans le sens d’une seule et même entreprise de recherche à savoir celle de l’étude des morts du passé, laquelle ne saurait se faire autrement que dans l’interdisciplinarité.
    Ce champ de la recherche nous touche au plus près parce qu’il nous renvoie à nos propres tabous et angoisses, notre société actuelle ne sachant plus appréhender, comprendre et encore moins gérer la mort. Les transitions d’accompagnement qui marquent le passage d’un état à un autre, permettant la séparation des morts d’avec les vivants tout en leur assurant une survie dans le groupe par la mémoire des ancêtres ne sont plus opérantes. La mort n’est plus perçue comme faisant partie intégrante de la vie ; elle n’est plus conçue comme la fin d’une existence nécessitant un accompagnement social du deuil des vivants, mais comme une maladie incurable et révoltante. Nous sommes ainsi dans une société de vivants qui n’échange plus avec ses morts et n’est donc plus préparée à accueillir la mort.    
    Et paradoxalement, la conscience de la mort est une de nos composantes en tant que groupe humain.
    En Europe occidentale, cet éloignement d’avec nos morts prend ses racines à la fin du Moyen Âge pour se cristalliser au XVIIIe siècle avec la nécessité d’exclure les cimetières aux yeux des vivants. La fracture s’est définitivement opérée avec la première Guerre Mondiale et la perte de l’accompagnement social du deuil en tant que passeur entre monde des morts et monde des vivants. De là, la nécessité de prendre la mesure de ces relations perdues et de les mettre en perspectives avec le fonctionnement des sociétés du passé.
    Ces sociétés du passé seront prises ici dans un Moyen Âge au sens large s’étendant de l’Antiquité tardive à la fin de l’Ancien régime, voire même à la 1ère guerre Mondiale selon le thème abordé.
    Il s’avère bien évidemment plus que nécessaire, indispensable, de prendre en compte les sépultures « modernes » pour ce qu’elles apportent en tant que telles, qu’elles soient dissociées ou non des sépultures dites « médiévales ». Elles ne doivent plus être prises pour éléments insignifiants et/ou importuns empêchant d’accéder plus rapidement aux seules sépultures dignes d’intérêt archéologique sous le prétexte qu’elles seraient moins renseignées par les textes que les premières.
    D’autre part, en ce qui concerne le monde funéraire, nous sommes dans un même espace chrono-culturel entre la fin du Moyen Âge et la fin du XVIIIe siècle. Il est donc essentiel d’approcher ce phénomène des relations particulières des vivants avec leurs morts dans sa globalité.
    De l’étude de l’entrée des morts en ville à celle des cimetières habités ou celle des sépultures dispersées dans l’habitat, monde des morts et monde des vivants semblent perméables l’un avec l’autre, identiques au fonctionnement entre ici-bas et au-delà. Il serait cependant bien réducteur d’étudier ce monde des morts uniquement à travers le prisme du religieux et d’en perdre de vue les liens coutumiers et matériels qui le composent également. La relation de l’Homme médiéval à la mort et à ses morts ne peut en effet être comprise si l’on dissocie la dimension matérielle de la dimension religieuse.
    Jusque dans les années 1980, les archéologues étudiaient encore trop souvent la mort et non les morts qu’ils laissaient aux anthropologues. Il a fallu que les anthropologues considèrent le squelette en tant qu’objet archéologique inséparable d’un contexte et que les archéologues raisonnent les études anthropologiques en termes de questionnements historiques pour pouvoir conjuguer les deux. Cela a été facilité par les grandes fouilles de l’archéologie préventive, des sépultures collectives, des vastes nécropoles mérovingiennes, des sépultures de crise, qui toutes ont enrichi le corpus à notre disposition depuis une vingtaine d’années.
    En l’état actuel de la recherche nous sommes ainsi passés de l’étude de la mort à celle des morts.
    L’étude de cette « parenthèse chrétienne » comme imbrication de la société des morts dans celle des vivants et vice-versa, sera ici mise en perspective dans un questionnement de société et dans un cadre historique précis.
    Un tel objet de recherche fait évidemment appel à des champs disciplinaires variés. L’archéologie funéraire médiévale ne saurait être réduite à une simple technique de terrain et de laboratoire mais doit se voir comme une science humaine à part entière.
    La session archéologie funéraire de ce colloque se veut ainsi diachronique et interdisciplinaire sans toutefois être organisée autour d’une problématique précise afin de rester ouverte à tous. Le principal enjeu étant de prendre la mesure de cette « archéologie des morts » au service de celle des vivants afin de répondre à la question suivante : ces espaces funéraires ont-ils un sens historique ?
    Sont donc invités à communiquer lors de cette session, sur la longue période proposée, archéologues, historiens des textes et des images, anthropologues de terrain, anthropologues biologistes, paléopathologistes, ethnologues, sociologues, psychologues, thanatologues, etc.
Les communications devront offrir la possibilité de réflexions autour de la gestion de la mort et des morts, de la sépulture, des lieux d’inhumation, etc. Outre le questionnement autour de la sépulture, la session propose une analyse générale de cette société des morts par l’étude des ossements, mais aussi celle des textes, du mobilier funéraire, et des structures funéraires.
    Bien entendu devra être considéré le délicat problème de la représentativité des échantillons et de la prudence avec laquelle ils doivent être interprétés.
    Sont attendues des réflexions variées autour d’éléments amenant à une meilleure compréhension de la société et de son rapport à la mort et à ses morts.
- Diversité des espaces funéraires : nécropoles du haut Moyen Âge, espaces funéraires privés, cimetières paroissiaux, sépultures in ecclesiam, caveaux funéraires, cimetières de maladrerie, cimetières d’hôtel-Dieu, cimetières claustraux, etc.
- Gestion de la mort : quelle gestion pour quelle mortalité ? Sépulture individuelle, multiple ou collective, sépulture de « crise », sépulture de « relégation » ? Mise en évidence d’un éventuel déterminisme sexuel, d’âge et/ou de critères sociaux dans la gestion de la mort par l’étude du recrutement de la population considérée et des zones d’inhumation.
- Structuration de l’espace funéraire : marqueurs de surface, espaces de circulation, habité ou non, éléments de structuration interne.
- Nouvelles perspectives : amélioration des méthodes de datation, développement des études ADN, recherches en cours sur la diagnose sexuelle des immatures et l’estimation de l’âge au-delà de 30 ans, etc.